Histoire
de la renaissance de l'orgue Alain
…Après le décès de
Magdeleine et d'Albert Alain, en 1971, leurs enfants et petits enfants ne purent
garder la maison. Il fallait trouver une solution pour l'orgue qu'il n'était
pas question de démolir purement et simplement. Olivier et Marie-Claire Alain
s'adressèrent à la mairie de Saint-Germain-en-Laye, lui demandant un local
pour entreposer l'orgue en attendant la recherche d'une solution durable. La réponse
de M. Jean Chastang, maire, fut la suivante, le 19 juillet 1973: "En ce qui
concerne l'orgue de votre père, vous pouvez imaginer combien nous aurions
souhaité le conserver à Saint-Germain-en-Laye, mais indépendamment de ce
qu'il en coûterait pour le démonter et le remonter, selon ce que votre sœur
nous a indiqué lorsqu'à sa demande nous sommes allés nous rendre compte sur
place avec Monsieur Bourgouin, il y a surtout que nous ne disposons présentement
d'aucun local convenable pour le réinstaller comme il convient et soyez persuadé
que nous le regrettons fort." Ainsi, l'orgue d'Albert Alain, de ce fidèle
serviteur pendant plus de soixante dix ans de la liturgie catholique et de cet
animateur désintéressé de la vie musicale de sa cité, n'intéressait pas les
édiles.
Marie-Claire
Alain rédigea un rapport en juin 1973, l'envoya à Jacques Charpentier afin que
le problème soit exposé à la commission des orgues non-historiques qui devait
se réunir le 28 juin 1973. "Nous avons perdu beaucoup de temps à la
recherche d'une solution, d'abord sur le plan familial, puis sur le plan
municipal pour la préservation éventuelle de cet instrument. Nous en arrivons
à cette conclusion: nous ne pouvons plus rien faire. […] Puis-je vous
demander de lire ce rapport vous-même? Je préfère que ni mon frère Olivier
ni moi-même ne parlions, désirant un jugement objectif de la part des membres
de la Commission." Le jugement fut très objectif puisqu'il aboutit au
rejet de la demande.
Une solution d'attente fut
trouvée: les caisses contenant les éléments furent entreposées dans l'abbaye
de Saint-Donat, dans la Drôme. Les responsables de l'académie d'orgue J.-S.
Bach, située dans cette petite ville, pensaient pouvoir reconstruire l'orgue
dans le palais delphinal. Il y aurait eu, de la sorte, deux instruments pour les
cours qu'y donnait Marie-Claire Alain. L'instrument fut donc démonté par les
facteurs d'orgue Haerpfer-Erman de Boulay. Cependant, du fait des particularités
de l'orgue et du peu de temps dont les ouvriers disposaient, ce démontage
ressembla plutôt à une destruction. Les abrégés furent coupés à la pince,
les porte-vent de papier journal écrasés et jetés, toutes les vergettes détruites,
bref, toute la mécanique patiemment construite par Albert Alain fut irrémédiablement
perdue. Un photographe avait été requis pour fixer le
souvenir et le témoignage de l'intérieur de l'orgue. Les photographies
permettent de comprendre la construction et le fonctionnement, elles fournissent
des preuves à des systèmes auxquels on ne croirait pas si on ne les voyait,
elles font mémoire.
Les
tuyaux, les sommiers, les réservoirs, le ventilateur, la façade, les statues,
le banc, les claviers et l'ensemble de la console furent rangés dans des
caisses et transportés à Saint-Donat. Malheureusement, les conditions de garde
furent déplorables. Ainsi, ce courrier de Marie-Claire Alain à Bernard
Aubertin, organier à Courtefontaine (39), lui demandant de venir faire
l'inventaire du matériel, le 28 juillet 1984 (soit onze ans plus tard) donne
ces détails éloquents: elle lui demande de venir fin septembre. "Je me
permets d'insister sur la période: fin septembre. Vous vous rappelez sans doute
que le hangar qui abrite les éléments de l'orgue sert également à entreposer
des caisses de fruits. Et il faut que l'orgue puisse "passer" entre
les pêches et les pommes. Cette demande d'inventaire laissait espérer une
action réelle en faveur de la reconstruction. Une association était en préparation,
et l'architecte des Monuments Historiques travaillait à trouver une salle pour
l'orgue.
Bernard
Aubertin réalisa un inventaire très précis et très rigoureux des restes de
l'orgue. Mais ce dernier se révéla affligeant. En effet, par rapport à la
situation au démontage, l'orgue avait été "non seulement massacré, mais
aussi pillé. En effet, le banc en chêne a disparu ainsi que les basses de
soubasse et une partie des basses de bourdon 16". Par le terme
"massacré", il faut entendre les faits suivants: tuyaux de métal écrasés,
tuyaux de bois ayant reçu la pluie (car l'orgue était dans un local dont les
ouvertures étaient dépourvues de vitres), donc décollés et endommagés.
Marie-Claire Alain poursuivait: "Cette constatation et l'inertie de
Saint-Donat me font perdre tout courage. Je lutte depuis 1971, cela ne peut plus
durer. Le Musée suisse de l'Orgue m'avait proposé de prendre l'orgue en
charge: je pense que c'est la seule solution pour arrêter le massacre."
En Suisse, Guy Bovet prit le
relais. "A la fin de l'hiver 1985, devant le découragement de Marie-Claire
face aux difficultés rencontrées pour mettre en valeur l'orgue Alain, je lui
proposai de prendre la chose en mains. En quelques jours, avec l'appui de la Fédération
des coopératives Migros, une grande organisation commerciale suisse, l'orgue
fut récupéré et transporté en Suisse." Ayant réussi à trouver un mécène,
la société Migros, il effectua de très nombreuses démarches afin de réunir
des fonds, de trouver un local pour abriter l'instrument reconstruit, de choisir
un facteur d'orgue. Très vite, il fit venir les restes de l'orgue en Suisse: le
déménagement eut lieu le 17 avril 1985. Marie-Claire Alain, en accord avec les
autres héritiers, fit don des éléments musicaux réutilisables de l'orgue
construit par Albert Alain. "Je donne entière disposition de ces éléments
démontés à l'Association culturelle de Romainmôtier, Suisse, nourrissant
l'espoir de voir revivre un jour un instrument de musique, actuellement
inutilisable, et qui peut, grâce à l'intervention de cette Association - et à
elle seule - reprendre sa vocation pédagogique".
Les
choses allèrent ensuite assez vite, sous l'impulsion de Guy Bovet, car il désirait
inaugurer l'orgue reconstruit pour le cinquantenaire de la disparition de Jehan
Alain: l'occasion était belle. Il l'expliquait:
"La
société coopérative Migros a acheté un bâtiment contigu à la maison du
Prieur, appelé Maison Raymond, qui va être prochainement restauré et dédié
à la musique, grâce à la fondation de Romainmôtier qui la gère. Il existe déjà
une structure administrative pour l'organisation de cours à Romainmôtier, qui
organise le Cours d'Interprétation de Romainmôtier, qui a lieu chaque année
depuis environ quinze ans, le cours de direction chorale tout jeune encore, et
le Festival et Concours suisse de l'orgue. […] Sans savoir encore exactement où
ira l'orgue Alain (d'autres bâtiments plus spacieux entrent en ligne de
compte), son arrivée coïncidera avec une extension considérable des activités
musicales à Romainmôtier, et l'on espère que Marie-Claire Alain, Pierre
Segond et tous ceux qui ont connu Jehan Alain accepteront de venir y donner des
cours.
Une
société internationale Jehan Alain va être lancée, pour aider au financement
de la restauration. En ce moment, l'instrument se trouve dans les ateliers de la
Manufacture d'orgue de Saint-Martin, et Georges Lhôte qui connaît bien
l'instrument et le style, a accepté de superviser les travaux."
L'Association
Jehan Alain fut créée en 1987. Un échange de courrier abondant et précis eut
lieu entre les facteurs d'orgues et Marie-Claire Alain pour vérifier les points
douteux: combien de jeux sur tel sommier, basses individuelles ou communes,
absence de certaines basses, système du clapet du bourdon 16, etc. Rien ne fut
laissé au hasard. L'historique de la reconstruction technique est rédigé par
Alain Aeschliman.
Une
question fondamentale se posait: fallait-il reconstituer l'orgue qu'avait connu
Jehan, soit trois claviers? ou un état ultérieur? Fallait-il conserver les
sommiers d'Albert Alain, prévus pour 6 jeux puis repercés pour en alimenter
jusqu'à onze? "Georges Lhôte estimait qu'il vaudrait mieux tenter de les
restaurer, car la construction de sommiers neufs entraînerait obligatoirement
une modification de la sonorité. Pour lui, il convenait de garder à l’esprit
le fait que l'orgue Alain avait toujours été un orgue fait avec des matériaux
de toutes provenances, assemblé dans un esprit d'amateurisme qu'il fallait
absolument respecter si l'on voulait en retrouver la sonorité. Des sommiers
neufs, propres et faits "à la Suisse" ne seraient pas adéquats."
La décision de reconstruire l'orgue dans son dernier état historique
l'emporta, à la suite de débats au sein de l'Association. François Delor
donna des arguments de poids à l'appui de cette solution: "a) on restaure
toujours un orgue dans son dernier état historique; b) si l'on supprimait le
quatrième clavier, il faudrait inventer un orgue hypothétique et décider d'un
état qui n'a jamais été permanent; c) et ramener l'orgue à trois claviers
voudrait forcément dire supprimer une partie du travail d'Albert Alain. En
conclusion, la restauration de l'orgue Alain avec ses quatre claviers et tous
ses jeux est la solution la plus réaliste."
Le
problème particulier de la coupure de Pédale fut étudié et Marie-Claire
Alain poussa à sa réalisation. "La fameuse coupure ajustable dont avait rêvé
Jehan Alain n'a jamais été réalisée. Diviser le sommier de Pédale en basses
et dessus avec coupure entre si 1 et ut 2 apporterait
un remède [à de nombreux] inconvénients. Et cela permettrait de jouer avec
fidélité les œuvres de Jehan Alain d'avant 1937, ainsi que celles qu'il a rêvé
de jouer avec Pédale coupée. Il doit y avoir la place à la console pour les
jeux divisés en basses et dessus, en utilisant les trous laissés libres par
l'abandon du piccolo et de la mixture de Pédale."
Il
fallut encore deux ans (1987-1989) pour obtenir l'autorisation définitive de
placer l'orgue dans la Maison de la Dîme. Malheureusement, nouvelle traverse en
mars 1990: la Fondation de Romainmôtier imposa une isolation phonique, soit une
dalle de béton dans la pièce où serait installé l'orgue. Une vaste campagne
financière fut entreprise pour trouver les fonds nécessaires à la
restauration, ainsi qu'aux travaux de consolidation et d'insonorisation dans le
bâtiment.
Enfin,
l'inauguration eut lieu en juin 1991. Lorsque l'on demanda à Marie-Claire Alain
si la sonorité de l'orgue restauré était fidèle à celle qu'elle avait
connue autrefois, elle répondit: "L'orgue est plus beau qu'avant. Il
correspond à ce que mon père avait rêvé de réussir." De fait, avec des
tuyaux bien restaurés (rallongés en métal au lieu d'être surmontés d'une
carte de visite en carton), des sommiers étanches et une bonne alimentation en
vent, l'instrument parle mieux, nécessairement, que du temps d'Albert Alain.
D'après les témoins du temps du "46", la couleur sonore particulière
a bien été respectée.
L'orgue a retrouvé sa vocation pédagogique. En effet, suivant le désir des animateurs de la fondation, il est accessible à tous. Amateurs, professionnels, étudiants de tous pays peuvent venir le voir et le jouer. Il attire depuis 1991 un nombre important de visiteurs. Il est utilisé, de façon centrale, pour l'académie d'été. Plusieurs disques y ont été enregistrés. Dans son cadre rural typiquement suisse, tout contre l'abbaye au style roman très pur, la maison de la Dîme de Romainmôtier abrite le chef-d’œuvre toujours vivant d’Albert Alain…
(Extrait
du tiré à part « L'ORGUE D'ALBERT ALAIN : Son histoire, de sa création
à sa renaissance à
Romainmôtier, 1910-1991 » par Aurélie GOMMIER-DECOURT. L'auteur: Aurélie
Gommier-Decourt est la petite fille d'Albert Alain et la fille de Marie-Claire
Alain. Professeur d'histoire, elle a soutenu sa thèse de Doctorat de
Musicologie sur Albert Alain, organiste et compositeur français. (Tous droits réservés,
Aurélie GOMMIER-DECOURT. Toute reproduction même partielle est interdite sans
autorisation de l'auteur. Adresse internet: aurelie.decourt@wanadoo.fr
Ouvrage diffusé dans le cadre de l'Association Jehan Alain, La Maison du
Prieur, CH-1323 Romainmôtier et paru dans La Tribune
de l'Orgue, revue suisse romande.)