L’harmonium Dumont-Lelièvre d’Albert
Alain
Un « cadeau empoisonné »
En Juin de
l’année 2000, Marie-Claire Alain écrivait à l’Association Jehan Alain à
Romainmôtier, qui a restauré et réinstallé l’orgue à 4 claviers construit
par Albert Alain, pour lui signaler qu’un nouveau « cadeau empoisonné »
(ce sont les termes de Marie-Claire Alain elle-même !) allait pouvoir, si
nous le voulions bien, prendre le chemin de la Suisse.
En réalité,
l’affaire avait déjà été évoquée huit ans avant, en 1992, dans une
lettre de Marie-Claire à Guy Bovet, datée du 10 décembre. Cette lettre disait :
« Hier, visite au Musée du Prieuré de St Germain et
à la famille Maurice Denis, grands amis d’Albert Alain. L’harmonium
d’Albert Alain se trouve toujours à la chapelle du Prieuré. A.A. l’avait
donné à son ami M. Denis. La famille Denis le donnerait volontiers pour le
sauver… »
Il s’agissait
d’un gros harmonium de marque alors inconnue, qu’Albert Alain avait, selon
cette lettre, donné à Maurice Denis, ou bien, selon d’autres témoignages,
simplement entreposé dans la chapelle du Prieuré du peintre Maurice Denis
(mort en 1943), un ami très proche, à Saint-Germain-en-Laye. Une des filles du
peintre, Bernadette, était élève d’Albert Alain et jouait l’instrument
pour les services qui avaient lieu dans la chapelle. Après la mort de Maurice
Denis, le Prieuré fut transformé en musée et l’harmonium fut mis à la réserve
(mais la lettre de MCA certifie qu’en 1992, l’instrument était encore à la
chapelle : il y a donc de petits flottements dans les souvenirs, à moins
que l’instrument n’ait été débarrassé entre 1992 et 2000). Le
conservateur du musée avait plusieurs fois prié la famille Alain de le
reprendre, et en juin 2000, la chose devenait urgente.
Le 12 juin,
Marie-Claire Alain se rendit au musée pour revoir l’harmonium. A peine rentrée,
elle nous envoyait une télécopie enthousiaste :
« Je viens de visiter l’harmonium Alain du Prieuré
de Maurice Denis. Je suis sidérée : c’est grandiose. Evidemment, il est
plein de poussière et de cornements. Mais il a une allure incroyable et encore
un son audible. (…) Le meuble est très beau…très fin XIXème… »
Quelques jours
plus tard, lors de la séance précédant l’Assemblée Générale, le comité
de l’Association Jehan Alain décida d’accepter le cadeau et des
dispositions furent prises pour transporter l’instrument à Romainmôtier.
Une photo-mystère
(Photo de
l’instrument à trois claviers, publiée dans la thèse d’Aurélie
Gommier-Decourt, aimablement communiquée par l’auteur. Archives de l’AJA,
Romainmôtier)
Lorsqu’il
fut arrivé, l’Association se mit à la recherche d’une personne pour
expertiser l’instrument. Il n’y avait en effet aucune indication de
constructeur. D’autre part, les souvenirs de la famille et les constatations
faites sur place ne concordaient pas : Marisa Bovet, qui est dotée d’une
extraordinaire mémoire visuelle, était certaine d’avoir déjà vu cet
instrument quelque part. Après quelques recherches, nous retrouvâmes une photo :
elle se trouve à la page 74 de la thèse d’Aurélie Gommier-Decourt, fille de
Marie-Claire Alain, sur son grand-père Albert.1
Ce document
montre Albert Alain jeune, assis aux claviers d’un instrument à trois
claviers et pédale ; la légende indique qu’il s’agit d’un « orgue
médiophone ». Au sujet de cet instrument, Aurélie Gommier-Decourt écrit :2
« En 1898, il [Albert Alain] acheta un « orgue médiophone,
No 4, de six jeux ½, 21 registres, mod. G, chêne ciré », d’un prix de
950 francs, à la « Manufacture d’orgues des Andelys, Dumont et Lelièvre,
spécialisée dans l’accompagnateur mécanique (système harmoniphrase),
l’orgue médiophone, le choriphone-contrebasse, le claviphone ». Il fit
ajouter à sa commande un clavier cinq octaves transpositeur en ivoire, dotant
d’emblée l’instrument de trois claviers. »
Albert Alain a
donc bien acheté un instrument à deux claviers, et l’a agrandi lui-même en
utilisant le clavier commandé en plus3.
On ne sait pas bien en quoi ont consisté les transformations que le Dumont-Lelièvre
a subies dès son arrivée à Saint-Germain : Albert a-t-il simplement
ajouté ce clavier pour y accoupler les deux autres, ou a-t-il entrepris des
transformations plus profondes ? Cette dernière hypothèse est plus
vraisemblable, mais personne ne saura jamais ce qui est vraiment arrivé, car de
l’harmonium d’origine, il ne reste aujourd’hui que le meuble.
Quant au médiophone,
il s’agit d’un harmonium dont le son est amplifié par des tubes résonateurs
en bois, se trouvant dans le haut du meuble. Les boîtes qui contenaient lesdits
tubes (ou qui les formaient, si l’on admet que les tubes étaient probablement
des compartiments verticaux pratiqués dans la boîte même) existent encore
dans l’harmonium qui est à Romainmôtier : elles sont fermées par des
couvercles mobiles que l’on actionne en tirant les registres forte pour les basses et dessus, laissant ainsi
plus ou moins passer le son des anches.
La comparaison
de l’instrument et de la photo ne laissait pas de doute : le meuble était
bien exactement le même. Evidemment, il n’y avait qu’un clavier et pas de pédalier,
et la tradition familiale voulait que le médiophone ait été transformé en
caisse à bois, donc qu’il ait disparu.4
Mais Marisa
Bovet ne démordant pas, Aurélie Gommier-Decourt vint sur place avec
Marie-Claire Alain. Entretemps, Joris Verdin avait expertisé l’instrument et
trouvé d’autres indices.
Le 10 octobre
2002, Aurélie Gommier Decourt nous écrivait 5 :
« Je dois me rendre à l’évidence : le meuble
est bien le même que le médiophone qui figure sur la photographie incluse dans
ma thèse. (…) Mais, je l’ai de nouveau vérifié, Albert Alain a payé son
menuisier pour qu’il transforme son « vieil orgue » 15 heures à
0,90F et « transformation du coffre de l’ancien orgue pour en faire un
coffre à bois » 20F. Seule hypothèse : par « vieil orgue »,
il faudrait entendre l’harmonium qu’Albert Alain a acheté pour la somme de
100F en 1897 à M. Bigot de Fourqueux, et non le médiophone. »
Pourquoi Marisa
ne voulait-elle pas lâcher son os ?
C’est que, si
cet harmonium était, ou avait été, ou était en partie, le médiophone
d’Albert Alain, l’Association avait reçu un objet de grande importance
sentimentale dans l’histoire de l’orgue Alain. En effet, Albert Alain,
lorsqu’il construisit son orgue, a utilisé les trois claviers du médiophone,
et en a fait construire un neuf (pour le clavier du G.O.).6
C’est dire que
sa présence, quelque soit son état, à côté de l’orgue Alain restauré,
prend toute sa signification.
L’instrument actuel et l’expertise de Joris
Verdin
Ceci étant établi,
quel est donc l’instrument contenu dans la caisse du médiophone de
Dumont-Lelièvre ?
L’instrument
qui est à Romainmôtier n’a plus qu’un seul clavier, transpositeur.
La composition
de l’instrument est la suivante :7
Côté gauche : Forte / Cor de nuit 8’ /
Contrebasse 16’ / Baryton 8’ / Clairon 4’ / Sourdine 8’ / Bourdon 16’
/ Cor anglais 8’
Centre : Expression
Côté droit : (division
basses/dessus entre mi et fa) Flûte 8’ / Clarinette 16’ / Voix céleste
8’ / Saxophone 32’ / Fifre 4’ / Flûte suisse 8’ / Hautbois 16’ /
Harpe éolienne 16’ / Forte
L’expertise de
Joris Verdin, faite le 25 juillet 2002, dit ceci :
« Meuble de Dumont-Lelièvre, tout à fait classique.
Sur la photo, les trois claviers dépassent entièrement du meuble, l’arrière
du 3ème clavier étant situé au niveau de l’avant des joues de
celui-ci. Un arrangement spécial avait donc dû être fait pour disposer de
trois claviers, qui ne pouvaient pas être logés dans le meuble standard.
La partie supérieure (caisse de résonance, tout à fait
typique, pour imiter le son de l’orgue) est d’origine, avec ses canaux résonateurs.
Toute trace du mécanisme de soufflerie, bien visible sur la photo, a disparu.
La genouillère du Grand Jeu est d’origine ».
La disparition
de toute trace du mécanisme de soufflerie s’explique aisément, grâce à
l’acharnement de Marisa B. : en effet, la photo est à l’envers !
On le voit en regardant bien le pédalier, qui selon celle-ci, devrait finir au
Mi. Et du côté gauche de l’harmonium tel qu’il nous est parvenu, on
retrouve les traces du levier de soufflerie.
Joris Verdin
poursuit :
« Le clavier n’est pas de Dumont-Lelièvre, mais bien
de facture parisienne. C’est un clavier transpositeur qui appuie au moyen de
pilotes sur des balanciers situés plus bas, pratique normale lorsqu’il y a un
transpositeur. Les balanciers sont très bricolés : ils ont tous été
rallongés, les raccords se situant un peu en arrière de l’endroit où
appuient les pilotes. Un peu derrière ces raccords se trouvent d’anciens
trous de pivots, maintenant sans usage. De nouveaux trous pour les pivots
actuels ont été pratiqués plus en arrière. Encore plus en arrière se
trouvent les anciennes fentes de repos des ressorts, très bien faites, et
encore plus en arrière de nouvelles fentes artisanales, dans lesquelles
reposent les ressorts actuels. Albert Alain a dû avoir des problèmes avec la
fixation des ressorts à l’arrière : la pièce sur laquelle ceux-ci sont
fixés est pleine de faux trous.
Tous les guides des balanciers sont bricolés. Les parties de
bois maintenant les balanciers et les touches sont de facture artisanale.
Deux inscriptions au crayon ont été retrouvées sur deux
des barres de bois. L’une, qui semble de la main d’Albert Alain, dit : Retrouver
(ou Retourner) les 20 petits ronds rouges qui sont en-dessus des pivots ;
l’autre, au niveau des balanciers et d’une autre main : Mr Alain 19
mars 1916 – 25 septembre 1916.
La mécanique de jeu est maladroite parce que les balanciers
artisanaux sont trop longs.
Beaucoup de remaniements sur les registres. Plusieurs trous
non utilisés. Dans le sommier, des étiquettes indiquent le nom des jeux
originaux que ce sommier possédait. Les boutons sont rouges et noirs, donc
probablement pas de Dumont-Lelièvre, qui utilisait les couleurs verte et noire.
Le sommier est plus étroit que la soufflerie et modifié aux
extrémités pour s’y adapter. Un doute subsiste quant à sa provenance.
S’il vient d’un autre harmonium, des questions se posent au sujet de son étendue
et des nombreuses modifications qui y ont été faites (trous bouchés et
d’autres percés artisanalement à des endroits où il n’y en avait
point).Il est possible que ce sommier soit l’un des deux sommiers d’origine
de l’instrument, mais replacé différemment. Il est fixé avec de grosses équerres
de métal, ce qu’aucun facteur d’harmonium n’aurait fait. Les derniers
trous de soupapes sont pratiqués artisanalement, ce qui suggère qu’Albert
Alain a essayé d’étendre la tessiture du sommier afin de le rendre
compatible avec le nouveau clavier et son transpositeur. Cette opération
n’ayant pas réussi, il a rebouché les nouveaux trous.
Il y a de nombreuses fentes dans le sommier, qui a été réparé
au papier collant.
Anches d’une marque très courante (Estève).
La soufflerie n’est pas de Dumont-Lelièvre, mais bien dans
la dimension du meuble. Elle n’est pas fixée à celui-ci dans les règles. 8
Marie-Claire
Alain, le 11 octobre 2002, émet une nouvelle hypothèse sur la base du rapport
Verdin :
« Il existait un autre harmonium chez les Alain avant
le médiophone.9
C’est sans doute celui-là dont la partie sonore a abouti dans le meuble
sculpté. Peut-être le meuble de cet ancien instrument est-il celui qui devint
coffre à bois ? il y a plus de 100 ans ! c’est difficile de
savoir… »
Pardon pour mes cadeaux empoisonnés ! Quand même, les
sauvetages valent la peine. La preuve : l’orgue ! »
Le Comité de
l’Association Jehan Alain décidait en juin 2003, « par piété filiale »,
de faire réparer l’harmonium d’Albert Alain. En juillet, Jean-Louis
Loriaut, facteur d’orgues à Cervione en Corse, arrivait à Romainmôtier et
entreprenait, assisté par son épouse Viviane, une remise en état. Les
sommiers furent réparés à la colle, tout l’instrument révisé, et après
une ultime intervention en hiver 2003/2004, l’harmonium est jouable.
Vue
de l’instrument dans sa nouvelle demeure de Romainmôtier
Un instrument fragile
Les
constatations faites lors de ces travaux mettent en évidence la fragilité de
l’instrument. Le meuble n’a plus la stabilité d’origine. Un simple déplacement
peut causer de nouveaux emprunts et cornements : la fixation des parties
vitales au meuble au moyen des équerres métalliques placées par Albert Alain
est si délicate que la moindre distorsion peut causer un déplacement des équerres
et des barrages dans le sommier, donc des fuites aux effets divers. Mais si on
traite l’instrument avec douceur, il produit des sonorités impressionnantes.
En tous cas, cet
instrument enrichit la collection Alain de Romainmôtier de manière
inestimable, autant au niveau musical qu’historique et sentimental. La présence
de l’harmonium d’Albert Alain prend tout son sens aux côtés de l’orgue,
auquel il a donné plusieurs éléments vitaux : peut-être, selon les
suppositions de l’implacable Marisa à l’œil de lynx, aussi le pédalier.
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Facture
d’achat de l’instrument Dumont-Lelièvre, 18 juillet 1898. Document
aimablement communiqué par Aurélie Gommier-Decourt
1
Aurélie Gommier-Decourt : Albert Alain (1880-1971), organiste et
compositeur français ; Presses Universitaires du Septentrion, Paris
1999 ; www.septentrion.com
2
Aurélie Gommier-Decourt, op.cit., page73
3
Il l’a écrit lui-même dans un article pour « L’Orgue »,
cité par Aurélie Gommier-Decourt, ibidem.
4
Aurélie Gommier-Decourt, op.cit., page 471.
5
Lettre du 10.10.02 à Guy Bovet ; archives de l’Association Jehan
Alain, Romainmôtier
6
Aurélie Gommier-Decourt, op.cit., page 471
7
Merci à Michel Jordan qui a re-vérifié la composition sur place :
les notes de G.B. ne correspondaient pas avec celles de MCA.
8
Notes de GB, archives de l’AJA, Romainmôtier
9
Voir plus haut : l’harmonium acheté à M. Bigot de Fourqueux
Chacun, membre ou non de l’Association, est le bienvenu. Cependant, nos
membres jouissent de certaines priorités et avantages.
PRIERE DE PRENDRE RENDEZ-VOUS PREALABLEMENT